14 mars 2011
Comment un homme né dans le sud de l'Algérie, ouvrier à Paris dans les années 50, en arrive, 50 ans plus tard, à faire autorité en matière d'agriculture biologique?
Ça s'inscrit dans une longue expérience personnelle. Je suis né dans le sud algérien, j'ai quitté l'Algérie pendant la guerre. J'ai essayé de gagner ma vie à Paris comme OS. Je suis un autodidacte. J'ai étudié Socrate, Aristote, Pascal, le Bouddha bien-sûr, la Bible.... Tout ce qui avait trait aux questions sur le sens de notre vie. Est-ce que nous existons seulement, pour produire, se reproduire et mourir? Le microcosme de l'entreprise m'a fait connaître le paradigme de la modernité. J'avais soif d'une vie en dehors du hors-sol appliqué à l'humain. J'ai rencontré une jeune fille d'origine bretonne, née à Saint-Denis. Nous avons décidé de quitter Paris pour revenir vers la nature en Ardèche, en 1960. Nous avons voulu produire sans détruire. Sur notre ferme, on a appliqué l'agriculture biologique. On a élevé des chèvres, planté des arbres, dans un lieu dont personne ne voulait, aride et rocailleux. Chemin faisant, ce lieu est devenu exemplaire.
Vous soutenez depuis un demi-siècle, un mode de société plus respectueux des hommes et de la terre. Vous avez porté cette parole en France, en Europe, en Afrique. Pensez-vous que la production agricole a évolué en France?
Les progrès sont tout petits par rapport à l'enjeu. On tergiverse. On n'a pas compris qu'on empoisonne la biosphère avec l'usage massif de pesticides, au détriment de nous-mêmes. Il faut vendre des engrais faire du profit à tout prix. Aveuglément. J'ai créé des structures pour développer l'agriculture biologique.
La seule agriculture biologique permettrait-elle de nourrir les 6 ou 7milliards d'êtres humains?
Est-ce que nous avons réussi à nourrir l'humanité avec l'agriculture intensive? Il y a trois milliards d'humains qui mangent mal sur terre. L'agriculture productiviste a détruit les structures sociales. Les agriculteurs français ne représentent plus que 3% de la population. L'agriculture biologique peut nourrir tout le monde. Il faut trois tonnes de pétrole pour produire une tonne d'engrais.
Que pensez-vous de la campagne de publicité de France nature environnement montrant un enfant jouant sur une plage couverte d'algues vertes? Pensez-vous que cela puisse réveiller les consciences?
Je condamne une méthode. Pas les personnes. Les algues vertes existent. Pourquoi s'offusquer de cette réalité. Il faut peut-être choquer les gens pour attirer l'attention sur cette pollution épouvantable. Il existe des méthodes pour produire sans détruire. Nous ne sommes pas sur terre seulement pour augmenter le Produit national brut de nos pays.
Vous prônez la décroissance? Je constate que plus on possède d'objets, moins on est heureux. Ce qu'on appelle de l'économie, c'est du pillage. Je prône le fait qu'on ne considère pas qu'on puisse produire des choses de façon illimitée. La décroissance peut être joyeuse. Nous sommes en France, les plus gros consommateurs d'anxiolytiques. On est malheureux dans la surabondance. J'ai choisi d'être dans la modération. Rien de compliqué. Je trouve plus élégant d'être dans la sobriété que dans l'insatiabilité. Nous, famille Rabhi, avons cinq enfants, musiciens, heureux. Sortons du malheur. La joie ne s'achète pas.
Vous avez 72 ans et ne cessez de prendre votre bâton de pèlerin. Ne vous lassez-vous pas?
J'ai des convictions. Quand on me demande de les partager, je les partage. Dans les structures que nous avons créées, grâce à notre Mouvement pour la terre et l'humanisme «Colibris» (1). On a démontré qu'on pouvait faire autrement. Dans le hameau du Buis, par exemple, nous avons créé un lieu où la société se reconstruit. Je parais peut-être péremptoire, mais je témoigne. Changeons de paradigme. Considérons la simplicité comme un art de vivre majeur.
Avez-vous essaimé en Bretagne?
Le château de Kerbastic, à Guidel, est une succursale de «Terre et humanisme». La princesse de Polignac m'a demandé de travailler avec elle. Nous ne sommes pas dans de grandes proclamations. Mais un autre monde est possible. Je suis meurtri de voir la Bretagne, un si beau pays, abîmée par l'agriculture intensive.
Vous cultivez une grande amitié avec Nicolas Hulot. Vous avez rédigé un livre ensemble (2). Vous parle-t-il de ses intentions pour l'élection présidentielle de 2012?
Il est venu me voir il y a quinze jours. J'ai peur pour lui. Je le lui ai dit. Je pense que s'il se présentait à l'élection présidentielle, il fédérerait beaucoup de monde. Mais est-ce compatible avec sa vie? C'est à lui de voir. Je le connais intimement. C'est quelqu'un de très sincère. Cette décision l'engagera dans quelque chose qui va bouleverser sa vie. J'ai peur qu'il ne soit trop vulnérable. Le monde politique est un monde très dur.
(1) www.colibris-lemouvement.org/ (2) «Graines de possibles. Regards croisés sur l'écologie», Pierre Rabhi et Nicolas Hulot
16 mai 2012 à 10h04 - 1 réaction(s)

16 mai 2012 à 10h06