16 janvier 2012
On meurt encore beaucoup à bord des bateaux de pêche?
Françoise Douliazel, directrice adjointe de l'Institut Maritime de Prévention: C'est un métier très dangereux, même si, depuis 2006, on constate une baisse des accidents du travail à bord des bateaux de pêche. C'est à relativiser et à mettre en relation avec la baisse du nombre de marins. Si on compare avec d'autres secteurs dangereux, comme le BTP, on constate tout de même une baisse intéressante. En 2005, à la pêche au niveau national, il y a eu 110 accidents déclarés pour 1.000 emplois équivalents temps plein. En 2010, il y en a eu 80. C'est un chiffre qui se rapproche de plus en plus du secteur du bâtiment à terre, également accidentogène. Ça reste tout de même une situation de travail à risque. On n'aura jamais à la pêche les chiffres du tertiaire.
Cette baisse est-elle inédite?
F.D: En fait on observe les accidents du travail à la pêche avec un outil fiable depuis 1995. Les Affaires maritimes produisent des documents annuels, mais depuis 2005, cette baisse est régulière.
À quoi l'attribuez-vous?
Yvon Le Roy, directeur de l'IMP: il y a beaucoup d'actions de prévention, notamment à travers notre institut, qui est de plus en plus sollicité par les pêcheurs. On nous demande d'embarquer sur des bateaux, de poser des diagnostics, de former les marins. On ne construit plus de navires neufs. Pour la sécurité, soit on agit sur les comportements, soit on agit sur les outils.
L'arrêt de construction de bateaux neufs a donc une i
ncidence sur les accidents du travail?
Y. L: Les pêcheurs ne peuvent plus construire de bateaux neufs puisque l'Europe a interdit les subventions. Et en plus ils ne peuvent pas construire les bateaux qu'ils souhaitent. L'Europe impose la jauge, donc le volume disponible sur un bateau, comme un outil de gestion de la ressource. Pour protéger le poisson, on diminue l'espace des marins. L'espace de circulation est de 60cm à bord, comme à terre. On impose les mêmes normes qu'à terre, alors qu'un bateau bouge et qu'on peut se cogner. Dans l'esprit des gens qui font les lois, s'il y a de l'espace sur un bateau, les pêcheurs y mettront du poisson. Comme on ne peut pas changer ça, on oriente la sécurité vers les comportements et les équipements individuels; les bottes, les casques, les Vêtements de flottaison individuel (VFI).
Comment intervenez-vous auprès des marins?
En 2011, nos deux ingénieurs ergonomes et nos techniciens en hygiène et sécurité ont vu 60équipages de bateau à quai. Et une vingtaine de bateaux en mer. On a aussi embarqué sur les douze navires de la Scapêche, pour faire un audit de sécurité. L'idée étant de fournir à l'armement et à son comité d'hygiène et de Sécurité des éléments précis sur les différentes situations de travail.
Le port du VFI n'a pourtant pas pu sauver le bosco du Jean-Claude-Coulon II, de la Scapêche, décédé après être tombé à la mer. Il était unanimement salué comme très vigilant sur la sécurité...
Y.L: Il faut raisonner en terme de vies sauvées. En 2010, il y a eu 33 chutes à la mer répertoriées en France. 26 ont été récupérés vivants, grâce à leur VFI. Les équipements sont à bord et obligatoires. Après, c'est une question de discipline et de rappels constants. À l'armateur-patron de le rappeler. Aucun marin ne devrait être à la manoeuvre sur le pont sans son VFI. Même si effectivement, ça ne sauve pas toujours. Même chose pour le casque. Sur certains chalutiers on n'en porte toujours pas. Récemment, un marin nous a raconté qu'une chaîne avait cassé sur l'enrouleur d'un chalutier. Elle a d'abord heurté son épaule, puis son casque. Il s'en est tiré avec un gros bleu à l'épaule, mais le casque a protégé sa tête.
Les mentalités des marins progressent-elles par rapport aux normes de sécurité?
Y. L: C'est souvent sur les petits bateaux qu'on a le plus de réfractaires. Le pêcheur seul à bord qui nous dit: «ma peau, c'est ma peau». Mais il y en a de moins en moins. Ceux qui ont des salariés ne peuvent pas se permettre ce genre de raisonnement. On a beaucoup travaillé avec les fabricants pour améliorer les VFI, les rendre, plus costauds, moins lourds, plus confortables. Les réfractaires n'ont souvent pas eu le bon équipement.
16 mai 2012 à 10h04 - 1 réaction(s)

16 mai 2012 à 10h06